Pénalisation des clients de prostituées : les 7 erreurs de cette solution de facilité

Posted on 15 novembre 2013

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Après des mois de tergiversations, une loi pourrait être votée en faveur de la pénalisation des clients de prostituées. Bien que vouloir abolir la prostitution constitue une chimère, ce débat, qui divise à gauche comme à droite et qui privilégie davantage la passion à la raison, reste toujours manichéen. Et pour ne pas améliorer les choses, je vais apporter ma pierre à l’édifice en sautant à pieds joints dans le plat.

Au risque de passer, comme mes collègues de « Libé », pour un terrible proxénète, voici sept raisons pour lesquelles cette vision répressive et culpabilisante n’éradiquera en rien la prostitution et, pis, risque d’aggraver le quotidien des travailleuses et travailleurs du sexe.

1. Vision culpabilisante de la prostitution

Selon certaines féministes, il ne peut exister de prostitution libre et il devient dès lors logique dans cette perspective de punir le client, la prostituée étant forcément victime. Or, s’il convient de rappeler qu’une grande partie de la prostitution reste contrainte et s’apparente à de l’esclavagisme moderne (la bataille des chiffres fait toujours rage), il serait hypocrite de fermer les yeux sur celles (et ceux) qui choisissent délibérément d’exercer cette profession et qui ne rentrent pas dans le schéma traditionnel abolitionniste préétabli : aliénée, droguée et/ou victime d’un trauma antérieur dû à un viol.

Sauf que vouloir faire disparaître cette anomalie que constituerait la prostitution demanderait déjà une meilleure perception des principales concernées. Si la prostituée incarne toujours le crime au féminin dans nos sociétés, image héritée du puritanisme du XIXe siècle, c’est parce qu’on lui affecte encore l’image d’une créature qui accepterait tout ce qu’une « femme acceptable » n’accepterait jamais :

« Ce que l’on voit dans la ‘pute’, c’est une femme à la sexualité débridée et libérée de toute morale. Car bien sûr, on est persuadé que la prostituée éprouve du plaisir sexuel quand elle a un rapport avec son client. »

Or, être taxée de « pute » de nos jours constitue la pire des abominations, signe du discrédit portée à ces « sous-femmes » sans cesse stigmatisées.

2. Vision condescendante du client, ce « prédateur sexuel »

Que certains clients adoptent un comportement violent et guère respectueux à l’encontre des prostituées est certain, ces dernières n’ayant derrière pas souvent la possibilité de se retourner contre leur agresseur et de porter plainte au vu du peu de considération que les services policiers, mais aussi la société dans sa globalité, leur portent. Mais considérer que tout client de prostituée serait par nature un dangereux prédateur sexuel relève du fantasme.

Quid des habitués qui, au fil du temps, nouent des relations amicales avec les prostituées, qui, bien souvent, endossent alors un rôle social ? Tous les clients ne vont pas aux putes seulement pour baiser, certains cherchant simplement une personne auprès de qui ils peuvent se confier et combler leur solitude affective.

Sans compter le rôle de substitut qu’elles constituent, évitant à l’homme marié de s’engager dans une relation extraconjugale (l’herbe du voisin est toujours plus verte), permettant de réaliser ses fantasmes inavoués (avec le consentement nécessaire de la prostituée, tout le dilemme étant là), d’effectuer son premier rapport sexuel pour des personnes en manque de confiance, de continuer à avoir une vie sexuelle quand sa compagne/son compagnon ne le désire plus ou quand son corps ne le permet pas (comme la problématique de l’assistance sexuelle pour handicapés).

3. Confiscation de la parole des putes

S’il est un avis qui paraît nécessaire, c’est bien celui des premières concernées : les putes. Or, ce sont bien les dernières à qui on demande leur avis, les excluant ainsi de toute décision politique les concernant. Sous des airs humanistes et progressistes, les associations abolitionnistes prétendant défendre les prostitué(e)s ne sont en vérité que condescendantes et bienveillantes.

Elles privent les principaux concernés de leur parole, affirmant parler en leur nom, mais aussi pour leur bien, adoptant de facto une position paternaliste, sous-entendant que les travailleurs du sexe ne peuvent pas s’exprimer librement ni disposer librement de leur corps. C’est cette position paternaliste qui, en voulant d’un côté les libérer d’un terrible carcan pour les enfermer dans un autre, constitue une violence symbolique indéniable.

4. Bronca des associations de terrain

Avant même de s’intéresser aux conséquences d’une éventuelle pénalisation du client, il est à noter que la plupart des associations qui travaillent au quotidien avec les prostituées s’opposent à toute proposition une fois de plus répressive. Alors que le débat sur leur bien-être leur est totalement confisqué par des universitaires, politiques ou intellectuels, les putes peuvent au moins compter sur le soutien des près de 200 associations françaises et internationales, ne partageant pas toujours la même vision sur cette question sociétale, qui ont signé le « manifeste contre la pénalisation des prostituées et de leurs clients« .

Mais effectivement, j’imagine que l’avis de Médecins du monde, de la Ligue des droits de l’homme, de la Ligue de lenseignement, du Planning Familial, du Syndicat de la magistrature, du Syndicat des avocats de France, de Aides, de Solidarité Sida, du Strass, d’Act Up, de Grisélidis, de la Aids Action Foundation, de l’Alliance féministe solidaire, de la Glasgow Network for Gender and Sexuality… ne doit compter que pour du beurre. Au fond, les théories globales sur le système prostitutionnel discutées dans les beaux salons parisiens a sûrement plus d’importance. Ces personnes savent bien de quoi elles parlent, non ?

5. Risque de précarisation accrue des prostituées

Sauf que ces beaux discours ne reflètent pas la réalité du terrain. La pénalisation des clients, loin de les faire disparaître, renforcera la clandestinité et la précarité des putes. Comment éviter les contrôles de police si ce n’est en devenant moins visible en se rendant dans des lieux plus isolés et de manière plus mobile ? Outre les violences qui pourraient devenir plus nombreuses, cette situation poserait un problème sanitaire certain avec une difficulté accrue des associations de prévention, de santé (dépistage…) et de soutien qui auraient plus de mal à mener leurs actions.

Ce qu’explique cet homme prostitué, sans doute victime de l’oppresseur système patriarcal…

Sans oublier que, devant la baisse de l’offre, les prostituées, passant plus de temps à chercher des clients, seraient davantage confrontées à la précarité. Et n’étant plus en position d’imposer leurs conditions, prêtes à accepter des comportements à risque, comme le non-port du préservatif, pour voir leur revenu conforté.

« Quand nos clients sont pénalisés, nous sommes forcés de travailler dans des endroits plus reculés, cachés et plus dangereux. Il est plus difficile d’imposer ses conditions, ses tarifs et le port du préservatif, quand on doit monter rapidement dans la voiture sans avoir le temps de bien parler.

Cela augmente le risque d’accepter de faux clients qui s’avèrent être dangereux ou violents. La prohibition nous pousse à passer par des intermédiaires pour arranger la rencontre avec les clients et renforce donc les risques d’exploitation ou le piège du travail forcé », expliquait Thierry Schaffauser, un travailleur du sexe.

Et, de l’avis des associations de terrain, les premières personnes touchées par cette mesure seront les clients étrangers en situation irrégulière, déjà les plus vulnérables. Les policiers ayant alors la possibilité de contrôler systématiquement leur identité, ce qui permettrait de faire gonfler les chiffres des reconduites à la frontière.

6. Écran de fumée

La pénalisation des clients, vieux serpent de mer, permet avant tout de détourner le vrai débat concernant la prostitution, à savoir la lutte véritable contre les réseaux et le proxénétisme. Comme le rappelait la présidente du Syndicat de travail sexuel, Morgane Merteuil, la loi sur le proxénétisme en France devrait d’abord être réexaminée :

« Sa définition pénale est tellement large que deux travailleuses qui s’arrangent pour partager un local peuvent être poursuivies. »

Mettre une pauvre amende à un client occasionnel ne résoudra en rien la situation si une véritable lutte des services policiers et judiciaires n’est pas menée à l’encontre des réseaux mafieux couplée à une politique volontariste d’aide et de reconnaissance sociale aux travailleurs et travailleuses du sexe. Leur permettant ainsi de véritablement sortir de la clandestinité et de la stigmatisation.

Or, la pénalisation risque d’être contre-productive dans la mesure où elle risque d’accroître ces réseaux.

« Cela va nous obliger à nous cacher davantage et à faire appel à encore plus d’intermédiaires pour nous mettre en relation avec des clients. On prétend lutter contre les réseaux mais on fait leur jeu », poursuit Morgane Merteuil.

7. La Suède, pas un modèle

Dès 1999, la Suède a été le premier pays européen à poursuivre pénalement les clients avec amende et peine de prison d’un an à la clé. Mais si la prostitution de rue semble avoir diminué, peu se demandent ce qu’elle est devenue. Elle s’est en définitive déplacée dans la clandestinité.

« Le constat unanime est que la politique suédoise est de la poudre aux yeux », martèle Lilian Mathieu, sociologue au CNRS. Cette politique répressive s’est également soldée par une augmentation des pratiques à risque, avec l’idée selon laquelle il ne faudrait pas donner de préservatifs aux clients, de peur de les encourager à effectuer un acte criminel.

La prostitution risque alors de se déplacer dans les appartements et sur internet. Certaines, qui ont conscience et la possibilité d’effectuer cette profession en toute liberté, s’en sortiront très bien (d’ailleurs elles sont déjà le plus souvent autonomes et travaillent de chez elles), quand d’autres n’auront le choix que de subir la mainmise de leur oppresseur, plus difficilement repérable dans la galaxie numérique.

Si la prostitution constitue un véritable fait de société, il ne faut pas oublier qu’elle englobe de multiples aspects, certes moraux mais également économiques, sanitaires et sociaux. Céder à une solution de facilité en s’attaquant à la face immergée de l’iceberg – la relation client-prostituée – ne changera pas la donne de l’exploitation par des réseaux et d’immondes proxénètes. Et risque même en définitive d’aggraver la situation de ces personnes déjà suffisamment stigmatisées.

David Courbet – Le Nouvel Obs/Le Plus – 19 septembre 2013

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