Putes et fières de l’être : le discours des abolitionnistes est paternaliste

Posted on 23 août 2013

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LE PLUS. Dimanche 2 juin, les prostitué(e)s battaient le pavé. Une manifestation organisée par le Syndicat du travail sexuel (Strass). Pour notre chroniqueur sexo David Courbet, auteur de « Féminismes et pornographie », il est temps d’écouter celles et ceux qui revendiquent leur statut de putes et de se rendre compte que leurs revendications sont justes et justifiées.

Le dimanche, tout le monde ne va pas à la messe. Mais certains peuvent occuper les églises pour d’autres raisons. Ainsi, à l’occasion du 38e anniversaire de l’occupation très médiatisée par des dizaines de prostituées de l’église Saint-Nizier à Lyon, le Strass (Syndicat du travail sexuel) a organise ce premier week-end de juin une manifestation à Pigalle pour défendre les droits des travailleurs et travailleuses du sexe. Toujours pour les mêmes raisons : dénoncer leurs conditions de travail, obtenir des droits supplémentaires et lutter contre la stigmatisation.

Car, même si le gouvernement socialiste a récemment fait un pas en avant en supprimant le délit de racolage passif, qui, n’en déplaise au ministre de l’Intérieur de 2003, n’avait pas amélioré leur situation, les « putes » – comme elles et ils se définissent – s’opposent au projet de loi qui voudrait voir les clients pénalisés et, de manière plus générale, au délit de racolage public et à la politique du tout répressif. Et, au-delà, aspirent à une véritable reconnaissance sociale (comment sortir de l’isolement et de la répression, bénéficier de la Sécu et d’un accès aux soins adéquats, se loger, cotiser pour sa retraite, éviter les violences et agressions, etc. ?). Que leur travail soit en définitive reconnu comme tel. Pour bénéficier alors des mêmes conditions et protections sociales qu’un travailleur.

Cadre législatif contraignant

Elles pointent du doigt les failles de la notion de proxénétisme, qui, censée les protéger, ne fait en réalité que compliquer la situation de certains travailleurs du sexe en ne faisant aucune différence entre le « proxénétisme de contrainte » et « de soutien ». Poussés hors du droit commun et des cadres législatifs protecteurs – code du travail, prudhommes –, ils rencontrent alors les pires difficultés pour louer un studio, s’assurer une meilleure sécurité en travaillant à plusieurs, chercher ses propres clients ou tout simplement s’organiser collectivement.

Et surtout se faire entendre. Car c’est bien là tout le problème. Dès que surgit dans l’espace public le débat touchant à la prostitution, tout le monde a son mot à dire : universitaires, politiques, associations féministes… Tout le monde, sauf les principaux concernés : les putes. Quelle légitimité donner alors à tous ces discours moralisateurs ?

Même s’il est indéniable qu’une partie de la prostitution s’apparente à de l’esclavagisme moderne et à une traite d’êtres humains contraints par des réseaux mafieux, impossible de faire l’impasse sur ces personnes qui se prostituent délibérément – les chiffres donnant la proportion entre prostitution volontaire et forcée sont peu nombreux –, sans pour autant faire la stupide apologie de Monsieur Ozon et au risque de passer pour un apôtre de la marchandisation des corps, un pervers, un proxénète en puissance (si ce n’est les trois à la fois) qui ira brûler en enfer (ce qui est loin d’être le pire, je trouve), leur combat est juste.

Féminisme paternaliste

Car, sous des airs humanistes et progressistes, les associations abolitionnistes prétendant défendre les prostitué(e)s ne sont en vérité que condescendantes et bienveillantes (et je ne préfère même pas parler de la conception morale et conservatrice des bigots ou autres coincés du bulbe pour qui sexe et amour ne peuvent être dissociés, gnagnagna). Elles privent les principaux concernés de leur parole, affirmant parler en leur nom, mais aussi pour leur bien, adoptant de facto une position paternaliste, sous-entendant que les travailleurs du sexe ne peuvent pas s’exprimer librement ni disposer librement de leur corps.

Et quand ces derniers s’expriment sur leur situation, expliquant y trouver une part de satisfaction, avouent qu’il puisse s’agir d’une profession comme une autre où le rapport temps/revenu est satisfaisant (et pas plus abrutissant que de récurer des chiottes ou d’entendre le millième bip de la journée d’un produit passant en caisse d’un supermarché) ou décrivant simplement leur quotidien, ses bons et ses mauvais aspects, forcément ils sont aliénés, drogués ou victimes d’un trauma antérieur dû à un viol.

Étrange conception de la liberté et de l’émancipation de la femme, en voulant d’un côté les libérer d’un terrible carcan pour les enfermer dans un autre. Ou comment en adoptant une position paternaliste, le message des abolitionnistes, contradictoire, perd tout son sens. Il est alors frappant de voir qu’il est possible pour elles de dialoguer, tant qu’on partage les mêmes positions. Or de question dès lors de leur parler du féminisme pro-sexe.

France conservatrice

Oui, la prostitution peut être violente et, oui, les prostituées sont souvent des victimes. Mais affirmer qu’elle l’est par nature est soit une bêtise, soit de la mauvaise foi (l’un et l’autre n’étant pas exclusif), quand bien même une minorité seulement l’exercerait de son propre chef (les chiffres, toujours les chiffres ?!?).

Sur ces questions, la France est clairement abolitionniste. En témoigne la sortie médiatisée de la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud Belkacem, entourée de personnalités ouvertement en guerre contre la prostitution, qui affirmait l’an dernier souhaiter sa disparition. Ce débat, loin d’être franco-français (puisqu’il existe au Canada et même en Afrique du Sud), semble pourtant anachronique comparé à des pays tels la Suisse, où le concept d’assistance sexuelle pour handicapé(e) est accepté, tout comme en Allemagne, où les travailleurs du sexe contribuent à la solidarité nationale. Et si ce dernier point n’était pas en réalité une solution pour remplir les bourses, bien vides, de l’État ?

David Courbet – Le Nouvel Obs-Le Plus – 3 juin 2013

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