L’autre moitié du sexe – article du Soir (Belgique)

Posted on 1 juillet 2013

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Article publié par Le Soir – 15 décembre 2012

Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à regarder des pornos, ceux-ci, conçus en grande majorité par des hommes, continuent à privilégier une approche machiste de la sexualité. Le courant actuellement encore très minoritaire de la pornographie féministe parviendra-t-il à renverser la vapeur ?

En France, selon un récent sondage Ifop, plus de huit femmes sur dix confessent avoir déjà regardé un film X et près de une sur cinq en fait une pratique occasionnelle. Si l’on revient vingt ans en arrière, elles étaient à peine 23 % a en avoir déjà vu. Le porno a définitivement changé de statut. Autrefois plaisir largement masculin, il se consomme aujourd’hui en couple et intéresse les femmes seules. Pourtant, la grande majorité des films, réalisés par des hommes, fait étalage d’une vision machiste, souvent brutale, de la sexualité, où la femme est réduite au statut de corps soumis et gémissant. Paradoxe ? C’est plutôt le miroir du marché où à peine 5 % des films sont réalisés par des femmes. Mais les choses pourraient bien changer. Bienvenue au porno féministe.

Des positions bien tranchées

C’est dans les années 80, aux États-Unis, qu’apparaît ce qui a suscité une guerre du sexe chez les féministes. Dans les deux camps, les positions sont bien tranchées. D’un côté, les abolitionnistes, qui veulent bannir la pornographie vue comme l’expression de l’oppression masculine et d’un asservissement sexuel encourageant le viol. De l’autre, les pro-sexe, qui parient sur la capacité de discernement des femmes et revendiquent une sexualité libre. Elles estiment que prendre du plaisir de manière occasionnelle ou répétée avec une personne dont on n’est pas forcément amoureux n’est pas l’apanage des hommes. Pour elles, la pornographie peut être informative, éducative et permettre aux femmes de s’évader en dissociant plus aisément l’amour et le sexe.

D’anciennes actrices comme Annie Sprinkle, Candida Royalle, Madison Young aux États-Unis, Erika Lust ou Mia Engberg en Suède, Ovidie ou Émilie Jouvet en France décident de passer derrière la caméra. Leurs films, produits en marge de l’industrie du porno, traduisent cependant des sensibilités très différentes. Les unes s’adressent essentiellement aux femmes, d’autres visent les couples. Certaines veulent aider les femmes à découvrir et prendre possession de leur corps, d’autres affirment les pratiques et les désirs des minorités sexuelles, SM, lesbiennes, trans et queer, jusque-là condamnées ou méprisées. Alors que le porno mainstream se réduit souvent à un culte du phallus, de l’orgasme et de la performance physique, les films de ces réalisatrices reflètent la sensibilité des femmes à travers la montée et le frémissement du désir. Le sexe y est montré comme une alchimie entre le physique et le mental. Il y a une histoire, des éclairages, de l’ambiance. Bref de vrais films. Les corps ne sont pas nécessairement parfaits et il n’est pas interdit de dire je t’aime après avoir fait l’amour. La pornographie féministe vise autant à faire évoluer les rapports hommes-femmes qu’à offrir un support fantasmatique adapté aux femmes.

Bouée de sauvetage

L’industrie du porno est moribonde, l’internet et la surabondance de porno gratuite à visée uniquement masturbatoire l’ont tué. Certains voient dans le porno féministe une bouée de sauvetage grâce à la prise en considération d’un public féminin. Marc Dorcel, le grand éditeur et producteur de X français a senti d’où venait le vent (c’est lui qui a commandité l’enquête citée plus haut). Il vient de lancer « Dorcelle », un webzine porno destiné aux femmes. Rien de révolutionnaire là-dedans. Il s’agit d’abord d’offrir une autre vitrine pour ses productions. Éditos et rubriques mettent la féminité en valeur, mais ce sont des changements d’habillage. La traversée du miroir qu’attendent les féministes pour ouvrir la voie à une pornographie plus égalitaire est encore à venir.

Féminismes et pornographie, David Courbet, éd. Musardine, 276 p., 16,50 €.

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