Une fille en jupe = aguicheuse = pute : le sexisme a encore de beaux jours devant lui

Posted on 13 juin 2013

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LE PLUS. Porter une jupe dans la rue, c’est à coup sûr s’attirer des remarques désobligeantes. Vous n’êtes pas convaincu ? Messieurs, faites un test, comme cet acteur en Egypte : il s’est glissé dans la peau d’une femme pour rendre compte du sexisme ordinaire. Comment sortir de la spirale ? Notre chroniqueur David Courbet, auteur de « Féminismes et pornographie » (La Musardine), s’interroge.

Avec le printemps qui montre (enfin) son visage, les femmes commencent à dévoiler leurs jambes. Les jupes et robes sortent de leur placard, et avec elles les clichés et instincts de machos ayant (un peu) hiberné pendant ces longs mois frisquets. L’idée selon laquelle

« une fille en jupe = aguicheuse = elle aime ça = pute »

est bien plus partagée qu’on ne le pense et devrait susciter notre indignation chaque jour.

En effet, les attitudes sexistes perdurent dans toutes les civilisations. Certains sont scandalisés, à juste titre, de la condition des femmes en Afrique. Dernier exemple en date, l’expérience faite par un homme qui s’est travesti en femme dans le centre-ville du Caire pour comprendre ce que subissent les femmes seules au quotidien dans la rue. Le résultat est édifiant.

Un Egyptien se déguise en femme pour expérimenter le harcèlement sexuel : extrait de la caméra cachée 

Vêtu « d’une jupe longue et d’un haut vert » puis une seconde fois carrément voilé pour faire taire les critiques selon lesquelles les femmes provoqueraient les hommes, l’homme-travesti a été interpellé et a reçu plusieurs propositions déplacées.

Non, « t’es bonne » n’est pas un compliment

Sauf qu’il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Le 21 mars, « Envoyé Spécial » diffusait un reportage sur le harcèlement de rue. Un sujet qui fait écho à cette démonstration déjà été réalisée en Belgique (oui oui, un pays bien de chez nous) par une jeune étudiante, Sofie Peeters, cherchant à dénoncer le sexisme ordinaire, quotidien, mais qui n’en est pas moins violent.

http://www.dailymotion.com/video/xsi69g_sofie-peeters-femme-de-la-rue-bruxelles_news

Sofie Peeters – Femme de la rue (Bruxelles) par Spi0n

La réalisatrice, habillée en robe, se balade dans les rues de Bruxelles et doit subir les regards dérangeants de ces messieurs, leurs yeux qui suivent un cheminement automatique entre visage-nichons-cul (l’ordre est interchangeable), les sifflements, les « vous voulez boire un verre ? » et autres « vous êtes charmante mademoiselle », avant un éventuel « salope » si elle ne daigne pas accepter… Je vous laisse découvrir d’autres proses poétiques sur un Tumblr qui les recensent. Effrayant…

 Extrait du Tumblr « payetaschnek »

« Allez, c’est pas bien méchant ces réflexions, en plus ce sont des compliments ! », rétorquent certains. Sauf que ce harcèlement continuel est un véritable chemin de croix, à tel point qu’il s’agit parfois d’entrer en lutte pour ne pas céder.

On s’en rend compte par exemple à travers l’excellent film de Jean-Paul Lilienfeld « La Journée de la jupe », avec Isabelle Adjani dans le rôle principal, et qu’Arte diffuse ce mois-ci.

 « La journée de la jupe » avec Isabelle Adjani (bande-annonce)

Les « vas-y comme t’es bonne » et autres « t’es une pute, fallait pas mettre de jupe ! » scandés par les collégiens dans le film à l’égard de leur professeure qui, malgré le classement en « zone d’éducation prioritaire » de l’établissement, met un point d’honneur à s’habiller comme elle l’entend, y sont légion.

Caricature ? Les retours de plusieurs amis profs confortent malheureusement cette image.

Eh mec, range ta bite

Pendant des siècles la jupe était un moyen de différencier les sexes et le genre, symbole de l’oppression et de l’assujettissement des femmes. L’historienne Christine Bard explique dans « Une histoire politique du pantalon » (Editions du Seuil) pourquoi le pantalon était interdit aux femmes :

« Le code civil (1804), qui va renforcer le pouvoir des hommes et donner le statut de mineures aux femmes mariée, est en gestation. Actives pendant la Révolution, parfois armées et travesties, les femmes doivent rentrer dans le rang. Leur rappeler qu’elles doivent porter les vêtements de leur sexe est une manière de le leur signifier ».

Sauf que depuis quelques semaines, la loi n’est officiellement plus en vigueur et les parisiennes peuvent à présent de nouveau se saper comme elles l’entendent.

Paradoxalement, aujourd’hui, arborer une jupe devient le symbole de l’émancipation. Pour dire « merde » à ces connards qui n’ont aucun respect pour celles qui comptent s’habiller comme elles veulent. Sans avoir à être culpabilisées si, en rentrant seule, elles ont été victimes d’une agression sexuelle comme le sous-entend la conclusion de cette article de « La Dépêche du Midi » et son cri moralisateur : c’est en partie de ta faute, meuf !

Mais non, c’est l’inverse, « range ta bite garçon !« .

Eduquer et punir pour éviter le pire

Alors comment sortir de cette spirale ?

Devant le peu de plaintes déposées car il est toujours difficile d’apporter une preuve de sexisme dans la rue, des structures existent ou encore des plateformes sur le net permettant à la parole de se libérer. Sauf que ces structures sont parfois elles-mêmes victimes d’attaques sexistes, comme c’est le cas pour la Maison des femmes de Montreuil depuis plusieurs mois.

L’éducation paraît naturellement prioritaire, que ce soit à travers des conférences (comme celle de TED) pour expliquer aux mâles tout puissants que non-ce-n’est-pas-bien-d’embêter-les-filles ou à l’école.

Quant aux Belges, ils entendent à présent punir les insultes sexistes d’amendes. De quoi faire réfléchir à deux fois avant d’asséner un « salope » à une fille en jupe.

David COURBET – Le Nouvel Obs-Le Plus – 15 mai 2013

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