« Gonzo mode d’emploi » ou comment se déculpabiliser de mater du porno

Posted on 13 juin 2013

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LE PLUS. Si on vous dit premier samedi du mois sur Canal +, vous pensez à… ? Ne faîtes pas semblant de l’ignorer, on ne vous croirait pas. Samedi dernier, C+ innovait en proposant un film presque porno, sur les coulisses du gonzo. Comment expliquer une telle fascination ? Explications avec David Courbet, auteur de « Féminismes et pornographie » (La Musardine).

Qui dit premier samedi du mois, pense à Canal + et sa soirée haute en couleur.

Depuis 1985 et la diffusion de « Exhibition », la chaîne cryptée fait du porno sa spécialité mensuelle et doit son ascension en grande partie grâce à lui. A l’affiche de ce premier samedi du mois de mai : « Gonzo mode d’emploi » du réalisateur John B. Root, vieux routier du X français. Sauf qu’il s’agit… d’un documentaire sur les coulisses d’un tournage !

capture

« Gonzo mode d’emploi » sur Canal (capture d’écran)

Tout de même interdit aux moins de 18 ans, le film entend démystifier les tournages X en présentant les protagonistes de cette « grande famille » formée des actrices et acteurs mais aussi des techniciens et réalisateurs. Et montrer ce qu’il se passe derrière la caméra, une fois de plus. Car ce monde du porno, que l’on aime détester en l’accusant de fricoter avec la mafia, la drogue ou la prostitution (quand ce n’est les trois en même temps) et qui pervertit les âmes, fascine tout autant. Un monde qui semble si mystérieux, toujours.

Un milieu tabou qu’on cherche à connaître, discrètement

Pourtant, les reportages sur l’envers du décor ne manquent pas, que ce soit à la sauce « j’ai testé pour vous », « je vous montre mais pas trop quand même car il y a des enfants devant la télé« , « je vous montre de l’intérieur, mais tant pis pour les enfants » ou plus malin, « je vous fais voir avec du son« .

Et parfois, ce sont même les productions qui invitent les spectateurs le temps d’une prestation, comme au théâtre Suçoir dans le XXe arrondissement de Paris.

Ces expériences plaisent, en atteste notamment le nombre de visites sur l’article de Mathieu Géniole sur Le Plus, près de 280.000 à ce jour !

Cette irrépressible envie de transgresser l’interdit

Bizarrement, il existe peu ou pas à ma connaissance de documentaire sur les coulisses d’un tournage de « film traditionnel ». Pas assez excitant sans doute. Avec « Gonzo mode d’emploi », les spectateurs pourront en revanche une nouvelle fois assouvir leur désir voyeuriste. Car quelle autre explication donner à cette pulsion d’éros et tétanos que l’envie de transgresser l’interdit ? Pourquoi vouloir tenter de découvrir un monde censément subversif alors qu’on peut lire à longueur d’articles que les protagonistes sont « des gens normaux », aux quotidiens ordinaires et que seuls des artifices permettent de les différencier de Monsieur et Madame Tout-le-monde ?

Des actrices X avant/après maquillage

Peut-être s’agit-il alors de casser l’esthétisme et le sentiment de perfection des images ultra-travaillées d’une vidéo. Car ici aussi, plusieurs heures de tournage sont nécessaires pour garder un produit final, monté, de quelques minutes, sans oublier le temps de maquillage (voir supra), d’échauffement pour messieurs (qui s’asticotent dans leur coin pour rester au garde-à-vous), de nettoyage (une éjaculation qui tourne mal et les draps qu’il faut éviter de saloper), de prises photos en plein acte (« stop, on ne bouge plus et on sourit »), de gel qu’on remet car ça commence à chauffer…

Intellectualiser le cul pour le rendre acceptable

Bref, des caractéristiques particulières mais qui existent aussi dans chaque boulot. Un métier comme les autres en fait. Pas forcément si fascinant.

Ce qui n’empêche pas de vouloir inlassablement, comme dans les cours de récré du collège, se comparer la taille du schmilblick… qui compte quand même pour mesdames. Quant à ces dernières, elles peuvent se rassurer sur la taille de poitrine, le 90B étant la référence dans le X.

Sans oublier que regarder un film sur le derrière de la caméra permet de se disculper : « Mais non chérie, ce n’est vraiment pas ce que tu crois ! Tu savais toi que les mecs ne prenaient pas de viagra et se tripotaient sans cesse sur le plateau en attendant leur entrée ? Et que les filles se remaquillaient entre deux scènes, voire même juste avant le coït ? »

Regarder une mise en abyme du porno déculpabiliserait les plus honteux. Si le cul est intellectualisé, il devient de suite plus acceptable…

Mais feindre encore et toujours de ne pas savoir comment ça se passe revient à nier le naturel et laisse le fantasme intact. Un peu comme les contes de fées auxquels on aime croire, « même si on sait que… », pour que la magie opère encore.

Rester de grands enfants en quelque sorte, émerveillés par ce monde mystérieux et excitant à la fois. Alors arrêtez de vouloir casser le mythe en regardant les coulisses de toute cette mise en scène. Nous aussi on veut continuer à croire à la Mère Noël et au Père Fouettard!

David COURBET – Le Plus Nouvel Obs – 8 mai 2013

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