Le porno est mort, vive le porno féminin ! – article Terrafemina

Posted on 2 janvier 2013

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Article publié sur le site Terrafemina – 2 décembre 2012 – écrit par Marine Deffrennes

Le féminisme n’est pas incompatible avec la pornographie, il doit même l’utiliser pour faire évoluer l’image de la femme dans la société et dans le couple. C’est la thèse du journaliste David Courbet, qui publie « Féminismes et pornographie » (La Musardine) : un essai éclairant qui parie sur l’avenir du X au féminin.

Le porno est mort, vive le porno féminin !

Qui sait que depuis 2006 la cérémonie des « Feminist Porn Awards » à Toronto récompense chaque année des réalisatrices pour leurs œuvres pornographiques ? Et qui sait que le célèbre Festival du Film Porno de Berlin a ouvert en 2009 une compétition spéciale pour les films féministes ? On apprend beaucoup de choses dans cet essai du journaliste David Courbet : « Féminismes et Pornographie » (La Musardine), et notamment que c’est bel et bien à un mouvement féministe qu’on doit l’émergence d’un cinéma X fait par les femmes et pour les femmes. Né dans les années 80 aux Etats-Unis, et trente ans plus tard en France, le phénomène n’en a pas moins créé une guerre entre féministes abolitionnistes, convaincues que toute pornographie nuit à l’image de la femme, et féministe pro-sexes, soucieuses de respecter la liberté d’expression et d’encourager d’autres formes de pornographies, plus conformes à leurs attentes et aux fantasmes féminins.

L’autre porno

Ce « porno féminin » se situe très loin de toutes les images qu’il véhicule au premier abord. On pense au porno soft, porno cool, porno-chic, ou porno-glam. Aucune réalisatrice ne se reconnaît dans ce genre d’étiquette censée redorer le blason d’une industrie mal-aimée. « Le porno féminin ne se définit pas par opposition au porno « mainstream » », explique David Courbet, il viserait plutôt à proposer une voie parallèle, « une vision de la pornographie où la femme et ses fantasmes sont mis en avant ». Reste que ce néo-porno se construit à partir d’un rejet du porno tel qu’il est consommé massivement : « fabriqué par des hommes et pour des hommes », et reflétant une image « si ce n’est misogyne du moins souvent sexiste et surtout hétéronormée des relations humaines entre les deux sexes », écrit D. Courbet. D’où l’ambition des réalisatrices pionnières de correspondre davantage aux désirs « multiples et variés » des femmes.

Montrer autrement

L’auteur décrit ainsi le cahier des charges d’une scène porno « classique » : « Après une fellation, l’homme pénètre vaginalement la femme, puis analement avant de lui éjaculer sur le corps ou le plus souvent sur le visage. » Face à ce schéma routinier, réducteur et peu réaliste, des réalisatrices ont cherché à redonner aux deux sexes leur véritable place : au lieu de faire converger toute la scène vers l’éjaculation masculine, présentée comme l’objectif ultime, on réintroduit une temporalité plus « crédible » pour montrer « lavant et laprès du rapport sexuel ». Elles évitent en particulier les « gros plans gynécologiques, réduisant les protagonistes à de simples sexes », pour refaire le lien entre « chair et conscience ». Selon la philosophe Sonia Bressler, « elles offrent une alternance de plans entre de délicates palpitations charnelles et des instants plus crus ».

Pourquoi n’entend-on pas les hommes jouir ?

Sans jamais prétendre savoir ce que veulent les femmes et ce qu’elles ne veulent pas, ces réalisatrices s’accordent pour rejeter tous les stéréotypes qui pèsent sur le « deuxième sexe » comme sur les hommes dans la pornographie. L’Américaine Candida Royalle, figure emblématique du féminisme pro-sexe Outre-Atlantique, cherche ainsi dans ses films à « inculquer à la femme-spectatrice une sensation de pouvoir vis-à-vis de sa propre sexualité ». Dans la scène X traditionnelle, c’est l’homme-spectateur qui subit l’injonction de toute-puissance, ce « culte du phallus », qui garantit « un pénis en érection constante et disponible en permanence ». Il faut bien admettre que si les femmes sont réduites à leurs seins et à leur sexe, les hommes le sont tout autant à leur pénis. Pire, leur jouissance est muette : alors que la femme crie et que son plaisir s’imprime sur les traits de son visage, « l’homme reste inébranlablement stoïque et n’exprime que peu ses sentiments ». Bon nombre d’hommes peinent à se reconnaître dans ces bêtes de sexe, et se désintéressent du porno passées les premiers émois adolescents.

Un porno plein d’avenir

Cette nouvelle vague de porno, qui a percé en France au début des années 2000 grâce à une poignée de réalisatrices comme l’ex-actrice de films X Ovidie, l’artiste Emilie Jouvet, ou la fondatrice du site SecondSexe.com Sophie Bramly, ne reste pour l’instant qu’à l’état embryonnaire, faute de modèle économique. Plus de scénario, plus de jeux de lumière, mais aussi des travailleurs et travailleuses du sexe mieux considérés (préservatif obligatoire) et mieux rémunérés : le coût de ces films permet à peine de réinvestir dans un autre. Résultat : on ne compte encore que 6% de femmes réalisatrices, et 95% de la production reste conçue par et pour des hommes.
Contre toute attente, la nouvelle donne imposée par Internet semble souffler dans les voiles du porno féminin. L’industrie du X traditionnelle voit en effet ses parts de marché grignotées par le porno gratuit et la banalisation du « gonzo » (le porno réduit à sa plus simple expression : scènes de 10 minutes hard et sans scénario), et se demande de fait si l’avenir est dans un modèle plus qualitatif et plus artistique, voire plus spécialisé. Le meilleur exemple vient d’être donné par les productions Marc Dorcel avec la création du site Dorcelle.com, qui met en ligne du porno fait par les femmes et pour les femmes. L’idée s’impose donc progressivement dans l’opinion publique et les médias qu’il existe autant de pornographies que de sexualités, et un boulevard s’ouvre pour les réalisatrices de porno féminin.

David Courbet, «Féminismes et pornographie», La Musardine, 16,50 €.

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