« Féminismes et pornographie » – interview de Gazette U

Posted on 13 novembre 2012

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Article paru sur le site Gazette U – 27 octobre 2012 – réalisé par Maxime Lebufnoir

David Courbet a 24 ans, il est étudiant et jeune journaliste. Il vient de publier Féminismes et pornographie aux éditions La Musardine. Après une licence d’allemand et un mémoire obtenu à Sciences Po, il est attiré par le journalisme qu’il étudie au Celsa. Il tient également un blog et travaille actuellement à l’AFP.

M. L. : On a souvent tendance à considérer que le féminisme et la pornographie sont deux notions très opposées et antithétiques, êtes-vous d’accord avec cette conception ?

D. Courbet : Ça été justement le but de ce travail ; essayer de montrer que cet aspect antinomique est quelque chose qui a divisé les mouvements féministes dans les années 1970. J’ai voulu essayer de comprendre ce qui était à l’origine de la scission du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) en France. Le postulat était le suivant : j’ai remarqué qu’aujourd’hui, on peut énumérer un grand nombre de mouvements, de groupuscules féministes qui ne s’entendent pas sur les questions relatives à la sexualité et aux genres féminin/masculin. À vrai dire, c’est ce qui m’a interpellé et c’est pour ça que je me suis penché sur la question.

En gros, pour faire simple, du point de vue abolitionniste, oui, on peut parler d’une opposition pornographie/féminisme dans la mesure où ces féministes considèrent la pornographie comme une véritable aliénation de la femme, voire une prostitution masquée et inconsciente. En revanche, du point de vue des féministes pro-sexe, absolument pas. Pour ces personnes là, la pornographie est un instrument qui pourrait justement permettre une émancipation, une libération des femmes et une promotion de leurs droits.

M.L. : La pornographie est bien antérieure au féminisme. À quand peut-on véritablement dater la naissance de la lutte des féministes contre la pornographie ?

ITW - feminisme 1D. Courbet : Ce que j’aime bien rappeler à ce sujet, c’est que la pornographie est en fait quelque chose de très subjectif, qui change, qui fluctue en fonction des époques, des lieux, des cultures et des personnes ; ce qui a été pornographique il y a 100 ans, 200 ans, voire plusieurs centaines d’années auparavant peut ne plus l’être aujourd’hui. Même les posters des pin-ups des années 1950 considérés comme subversifs à l’époque sont de nos jours considérés comme assez gentillets. En fait, on peut dater la pornographie à partir de l’Antiquité grecque, romaine et égyptienne (on retrouve des fresques représentant des actes sexuels, des objets qui ont l’apparence de sex-toys ou encore des écrits pornographiques…). En ce qui concerne le féminisme, c’est en réalité un mouvement qui se veut être un mouvement d’émancipation des femmes et de  promotion de leurs droits. On peut réellement dater le féminisme à partir de la fin du XVIIIe siècle avec Olympe de Gouges. Mais il faut savoir que le mot « féminisme » n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle.

M.L. : Pensez-vous que la pornographie est une incitation à la violence comme l’affirment les féministes anti-pornographie telles qu’Andrea Dworkin ?

D. Courbet : Alors, Andrew Dworkin et Catherine McKinnon font partie de ces représentantes du mouvement dit « abolitionniste » pour qui les images reproduisant la sexualité à travers la pornographie (ou la prostitution) impliquent que les femmes directement impliquées, soient soumises, asservies et dominées par des hommes. Ces féministes considèrent en effet que la pornographie est un moyen de garder les femmes dans une situation d’infériorité qui, selon elles, correspondrait parfaitement aux désirs masculins. De l’autre côté, on a le courant des féministes pro-sexe qui se bat pour dire que, non, au contraire, la femme peut avoir des conquêtes sexuelles, des désirs et des fantasmes multiples ; mais cela ne les empêche pas d’essayer de combattre la pornographie masculine.

Car il ne faut pas oublier que la pornographie est quand même essentiellement produite par des hommes et à destination de ces mêmes hommes. C’est pourquoi ils reflètent certains, voire beaucoup de fantasmes masculins. Du côté de la production, les femmes ont donc peu à dire et peu de matière à consommer. C’est pourquoi les féministes pro-sexe refusent de bannir toute pornographie (qui serait alors, selon elles, une atteinte à liberté d’expression). Elles ont donc recours à ce qu’on appelle l’entrisme. C’est une technique qui consiste à infiltrer une organisation, un mouvement, une industrie pour essayer d’en modifier les structures de l’intérieur. C’est la raison pour laquelle ces féministes désirent intégrer le milieu de la pornographie pour créer, d’elles mêmes, des supports différents plus tournés vers les désirs féminins et au travers desquels la femme est réellement mise en avant ; essentiellement pour éviter de laisser ce monopole aux hommes.

Il n’y a ni éjaculation triomphante ni plan purement gynécologique

M.L. : Comment expliquez vous que les féministes pro-sexes puissent soutenir que la pornographie est un moyen d’émancipation pour la femme ?

D. Courbet : C’est justement tout l’enjeu ; cela prouverait que la femme n’est pas un être passif. Elles montrent qu’elles aussi peuvent avoir des désirs multiples. Encore aujourd’hui, dans les mentalités, on retrouve la fameuse phrase selon laquelle un mec qui a plusieurs conquêtes, c’est un Dom Juan, et une femme qui a plusieurs conquêtes, c’est forcément une salope. On voit donc ici les inégalités. Or, les femmes éprouvent également des envies et des fantasmes qu’elles souhaitent voir reproduits dans des films à condition qu’on leur propose des supports fantasmagoriques à la hauteur de leurs désirs. Ces féministes pro-sexe essayent  donc de montrer une autre facette du porno. Alors certes, c’est encore une minorité, mais on voit que ça progresse, et heureusement. Le scénario, les dialogues, la lumière sont des éléments qui, aujourd’hui, détiennent de plus en plus d’importance dans la production des films pornographiques. Désormais, la femme est placée à l’origine des scènes de sexe. La sexualité est montrée d’un côté plus positif, où il n’y a ni éjaculation triomphante ni plan purement gynécologique. On montre un avant et un après de la scène pornographique, et c’est ce que désirent voir les consommatrices. Tout ça sont autant de critères qui, désormais, rentrent en compte dans la production de ces films.

M. L. : Pensez-vous que la pornographie s’est « hardisée » avec le temps ?

D. Courbet : Pas forcément. Qui dit pornographie féminine, ne dit pas forcément pornographie à l’eau de rose. Ce n’est pas non plus une succession de câlins doux accompagnée d’une musique langoureuse (rires). Il y a des films qui peuvent être aussi hards et aussi crades que les pornos dits « masculins ». L’objectif de ces films féministes, c’est en fait le consentement. Le consentement est en effet à l’origine de la production des films porno féminins. La femme doit y dévoiler ses propres désirs et non être forcée à faire des choses pour satisfaire un désir masculin. On évite de montrer une femme soumise, à quatre pattes, la bouche grande ouverte attendant l’éjaculation de la personne qui l’aura au préalable retournée dans tous les sens. On essaye plutôt de montrer un contexte et une histoire qui posent les bases de la scène, afin de susciter un désir et une tension qui montent doucement pour aboutir à un degré d’excitation qui plairont à mesdames.

M. L. : En réponse au caractère hard du porno, on a vu émerger une nouvelle forme de pornographie : le porno féministe. Des réalisatrices telles que Tora Martens ou Erika Lust en sont des représentantes. Y a-t-il une définition du porno féministe ? Quelle valeur accordez-vous à cette pornographie ?

D. Courbet : Alors voilà. Quelle valeur… En fait, il y a un ensemble de changements qui s’opèrent autour des films pornographiques. Mais c’est aussi, outre le côté pratique, de manière théorique que cela s’opère. D’abord, je dirais que c’est un mouvement qui se veut avant tout politique. C’est pour ça que contrairement, au porno mainstream, fait par des hommes pour des hommes, c’est davantage un mouvement émancipateur et artistique. Mais il est difficile de parler d’« une » pornographie féministe, stricto sensu. Il y en a plusieurs car les réalisatrices considèrent qu’il y a plusieurs fantasmes féminins. Certaines vont se concentrer sur le marché du couple, d’autres sur le marché lesbien, puis encore d’autres sur le queer ou sur le sado-masochisme. La productrice de Dirty Diaries par exemple, a voulu montrer une dimension plus politique. Car, à la base, elle est réalisatrice de documentaire ; son souhait était donc de montrer que la femme pouvait revendiquer sa sexualité dans n’importe quelle situation (sur un banc public, dans le métro, sur son balcon…). Puis, d’un autre côté, on a des réalisatrices comme Erika Lust, qui, elles, sont plus portées sur le marché du couple, et désirent toucher un public essentiellement féminin. Mais figurez-vous qu’elles touchent également les hommes ! Car il faut savoir que tous les hommes ne se reconnaissent pas forcément dans la pornographie pure et dure, comme le proposent des productions telles que Marc Dorcel ou BlueOne. C’est pour ça que ces messieurs s’orientent vers une pornographie plus « douce », plus « féminine ».

M.L. : Quelle est, aujourd’hui en France, notre vision de la pornographie ?

D. Courbet : Évidemment, ça n’est ni tout blanc, ni tout noir. On voit néanmoins que la France, par rapport à l’Europe est assez en retard finalement. Globalement, la position abolitionniste est assez dominante dans notre pays. On l’a vu récemment lors la déclaration de la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, qui disait vouloir abolir la prostitution. Cela donne un petit aperçu de notre conception des travailleurs et travailleuses du sexe. Néanmoins, si ce changement ne provient pas des politiques, cela a tendance à évoluer dans le milieu littéraire et culturel, notamment depuis les années 2000, avec des personnalités telles qu’Ovidie (ancienne actrice devenue écrivaine, ndlr) ou Virginie Despentes, qui, elle, ne fait pas dans la pornographie mais qui reste dans cette même thématique pro-sexe. On peut espérer que ce genre de personnalités fera avancer le débat pour montrer qu’on peut faire, en France, les progrès que les Etats-Unis ont déjà faits dans les années 1980.

M. L. : Certains sociologues parlent de « quatrième vague » du féminisme avec le mouvement FEMEN. Qu’en pensez-vous ? Comment qualifieriez-vous ce mouvement ?

D. Courbet : J’ai en effet suivi ce mouvement avec grand intérêt. Mais je ne pense pas qu’on puisse qualifier leur mouvement de « quatrième vague ». Les « vagues » avaient pour principal objectif de qualifier les revendications des différents groupes féministes. Il faut savoir que les vagues sont quand même des concepts assez fluctuants et qui sont très schématiques. Les trois vagues sont les suivantes : la première apparaît au XIXe siècle jusque dans les années 40-50 et étaient fondée sur des volontés d’émancipation politique (droits de vote des femmes, notamment par le mouvement des Suffragettes). La deuxième vague se basait davantage sur des conceptions plus sociales comme le fait de disposer de son propre corps (comme les revendications pour l’IVG ou pour la contraception..). La troisième démarrerait dans les années 70 au moment de la Porn Wars et toucherait des thématiques relatives à la sexualité des genres (masculin/féminin), des transgenres et des queers. Alors parler de quatrième vague… il faudrait déjà avoir un concept bien ciblé qui se détacherait du reste. Pour l’instant, je ne vois pas trop… Déjà la troisième est assez controversée, on verra pour la quatrième (rires).

Je rappelle que David Courbet publie Féminismes et pornographie aux éditions La Musardine.

A propos de l’auteur

Maxime Lebufnoir est un jeune bloggeur passionné de journalisme écrit et radio, ses articles sont référencés sur son blog lOpium des peuples et il intervient régulièrement pour Gazette U.

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