L’orageuse rupture de Wikileaks et des grands journaux – Le site publie tous les câbles diplomatiques US, non expurgés

Posted on 10 décembre 2011

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Diffusion sans filet de sécurité. Dans la nuit du 1er au 2 septembre, Wikileaks a publié un dossier contenant l’ensemble des 250 000 câbles diplomatiques américains non expurgés que l’organisation avait en sa possession. Jusqu’à présent, leur divulgation était étroitement surveillée par ses journaux partenaires. Ces grands titres de la presse internationale condamnent la décision de Wikileaks. La fin d’une idylle ?

Les noms des correspondants et des sources confidentielles des ambassades américaines à travers le monde sont désormais potentiellement exposés à tous. Depuis novembre 2010 pourtant, chaque document était examiné avec attention par les grands journaux internationaux, comme Le Monde, le New York Times ou Der Spiegel, pour en supprimer toute information pouvant mettre en danger les personnes citées.

Les journaux se servaient dans la masse de documents fournie par Wikileaks et assuraient la médiatisation des révélations du site. Après quoi le site publiait les documents cités par les journaux, délestés de toute information sensible pour les sources ; c’était l’accord trouvé avec les journaux, qui depuis près d’un an dictaient bien plus leurs conditions que par le passé. Des informations exclusives pour les journaux contre la notoriété et un gage de crédibilité pour Wikileaks… Comment expliquer que ce marché n’ait pas tenu ? Tout simplement parce que les documents américains se baladaient déjà dans la nature, semble-t-il contre la volonté de Wikileaks. Guardian wikileaks

On le savait depuis quelques jours, un fichier crypté, contenant les câbles, circule depuis plusieurs mois sur le net, sur des réseaux peer-to-peer. Comme le raconte LeMonde.fr, « il était possible depuis plusieurs mois d’accéder aux documents, qui n’étaient pas aisément accessibles, mais à la portée d’une personne disposant d’une bonne connaissance du dossier et du Net. La manière dont ces éléments extrêmement confidentiels ont pu être, à un moment, partagés en ligne, reste floue. »

Le mot de passe était… dans un livre

En revanche, on sait désormais comment le mot de passe permettant d’accéder à ces documents cryptés a été divulgué. Et l’affaire est cocasse. C’est Wikileaks, dans un éditorial posté sur son site, qui donne une piste, en pointant du doigt le Guardian, son partenaire historique, avec qui les relations ont été fluctuantes. « Un journaliste du Guardian, a négligemment révélé le mot de passe top secret concernant un dossier qui contenait des centaines de milliers de câbles diplomatiques américains non expurgés et pas encore publiés« ,affirme le texte.

Le journaliste en question est David Leigh, auteur du livre « Wikileaks: Inside Julian Assange’s War on Secrecy » paru en février 2011. Et effectivement, au chapitre 11 se trouve en tête de chapitre… le fameux mot de passe !Le mot de passe « top secret » de 58 caractères picto

 

Livre Wikileaks

Le journaliste avait pourtant promis à Assange de « garantir la sécurité des câbles diplomatiques« , rappelle l’éditorial. « David Leigh et le Guardian ont violé de manière répétée les conditions de sécurité de Wikileaks, notamment notre consigne que les câbles non publiés soient mis à l’abri des services secrets en les conservant uniquement sur des ordinateurs non connectés à Internet« , souligne-t-il.

Comment expliquer une telle erreur de la part de Leigh ? Selon nos informations, le mot de passe cité est celui que fournissait le site d’Assange à ses journaux partenaires, et qui permettait aux différentes rédactions d’accéder à un serveur sécurisé, ouvert pour quelques heures seulement, sur lequel se trouvaient les documents confidentiels. C’est ce que détaille le Guardian dans une tribune en date du 1er septembre, où le journal rappelle aussi qu’il n’a jamais fait mention de l’endroit où pouvaient se trouver les fichiers cryptés en goguette, et qu’il pensait que les mots de passe étaient toujours renouvelés.

Wikileaks Guardian Twitter Mais en fait, l’organisation semble avoir réutilisé ce même mot de passe pour crypter d’autres fichiers, rendant leur « révélation » plus qu’aisée. Boulette.Du coup, elle dément sur son compte Twitter avoir déclaré au Guardian que « le mot de passe ou le fichier étaient temporaires« .

Coup de pouce du dissident ?

Même en ayant lu le livre de Leigh, encore fallait-il avoir l’idée d’essayer le mot de passe, et trouver le dossier crypté. Jusqu’à la semaine dernière, personne ou presque n’avait fait la démarche. Jusqu’à ce que le magazine allemand Freitag n’écrive « que les versions intégrales des câbles diplomatiques étaient disponibles en ligne et aisément décryptables », sous-entendant ainsi y avoir eu accès, rappelle Le Monde.fr. Il est possible que le magazine allemand ait bénéficié d’un coup de pouce, issu des dissensions internes entre Julian Assange et l’ancien porte-parole de son organisation, Daniel Domscheit-Berg qui lance un site concurrent, OpenLeaks. « Domscheit-Berg connaissait de longue date le nom du fichier et l’aurait communiqué au fil des mois à divers correspondants, puis leur aurait signalé l’existence du livre du Guardian, afin de leur fournir indirectement le mot de passe« , avance Le Monde.fr. Freitag aurait le premier fait le rapprochement.

Twitter wiki Mouvement d’orgueil, de panique ou de dépit ? En milieu de semaine, Wikileaks a commencé à publier à grande vitesse des câbles restés jusqu’alors confidentiels. Puis, dans la nuit du jeudi 1er septembre, en a mis en ligne l’intégralité. Non sans avoir auparavant organisé un rapide sondage sur son compte Twitter auprès de ses « followers » (près d’un million de personnes).

Le oui l’ayant emporté à une écrasante majorité, comme escompté sans doute, l’organisation peut s’abriter derrière la volonté de ses fans pour expliquer son geste. Il est plus crédible de croire que, fidèle à son penchant premier qui le pousse vers la transparence maximale, Assange ait décidé de rendre accessible à tous ce qu’une poignée d’initiés pouvait désormais consulter sans frein.

Les journaux partenaires condamnent

Il est peu de dire que les journaux qui avaient travaillé avec Wikileaks sur la publication des câbles ont été pris à contrepied. Dans un communiqué commun, initié par le Guardian, le New York Times, Der Spiegel et El Pais condamnent sans ambiguïté: « Nous déplorons la décision de Wikileaks de publier les câbles non expurgés du département d’Etat (américain, ndlr), qui pourrait mettre les sources en danger. (…) La décision de publier revient à Julian Assange, et à lui seul », déplorent les journaux. Au départ, Le Monde, lui aussi partenaire, n’apparaissait pas dans la liste des signataires. Selon nos informations, il s’agissait d’un simple problème logistique, le message du Guardian proposant le texte n’étant pas parvenu aux bonnes personnes. Depuis ce vendredi 2 au soir, le nom du quotidien français est également associé au texte.

La rupture semble bien consommée entre les journaux et l’organisation. A moins qu’ayant à nouveau mis la main sur des documents brûlants, Wikileaks ne ressente à nouveau le besoin de s’appuyer sur la crédibilité des médias, et que ceux-ci ne résistent pas au parfum du futur scoop.

par David Courbet et Dan Israel – Arrêt sur Images – 3 septembre 2011

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