Hollywood Pentagone, liaisons dangereuses – ou comment l’Armée US « co-scénarise » les films de guerre

Posted on 10 décembre 2011

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Le rayonnement culturel d’Hollywood et l’armée américaine: deux piliers essentiels sur lesquels repose la puissance des États-Unis. D’un côté la plus grosse industrie cinématographique du monde, de l’autre l’arsenal militaire le plus puissant. Ces deux sphères entretiennent depuis toujours des rapports complexes. « Opération Hollywood », documentaire réalisé par le Chilien Emilio Pacull et le Français Maurice Ronai en 2004, retrace l’historique de cette collaboration et les « liens secrets » entre Hollywood et le Pentagone, montrant comment ce dernier favorise et encourage des films militaristes. Une autre manière d’observer la guerre en f@ce, sur écran géant. Operation Hollywood

« Wings », « Le Jour le plus Long », « Les Bérets verts », « Top Gun », « Pearl Harbor », tous ces films aux énormes budgets ont rencontré un grand succès en salle et ont été salués par la critique. Autre point commun, moins connu: tous doivent leur réussite à l’armée américaine avec laquelle ils ont collaboré lors de leur tournage, puis de leur promotion. Cette association fructueuse entre Hollywood et le Pentagone, dans laquelle s’entremêlent échanges de bons procédés, propagande insidieuse et censure, est racontée en détail dans « Opération Hollywood », un documentaire de 2004 coproduit par Arte. Le documentaire fait témoigner des journalistes, des réalisateurs, des historiens mais également certains officiers qui soulignent les « liens secrets » entre les deux sphères depuis le début du XX e siècle. Les témoignages sont entrecoupés d’extraits de films de guerre ayant bénéficié, ou pas, de l’aide du Pentagone en échange de contreparties.

L’armée de terre collabora, par exemple, au tournage de ce que certains considèrent comme l’un des monuments du cinéma muet, « Naissance d’une Nation » (« The birth of a Nation ») de David Griffith en 1915. Durant l’entre-deux-guerres la coopération s’intensifie. L’armée de l’air s’investit corps et âme en 1927 dans le tournage du monumental « Wings » (« Ailes ») du réalisateur américain William Wellman. Le but: véhiculer l’image la plus positive de l’armée à travers des films de guerre, dont les répercussions seraient bénéfiques en termes de recrutement. « Je me demande combien de soldats américains tués en Irak se sont engagés parce qu’ils ont vu un film quand ils étaient mômes et qu’ils s’étaient dit : C’est génial, l’armée, je vais m’engager ! » témoigne le journaliste d’investigation Dave Robb. Les films de guerre constituent le plus souvent des productions colossales avec énormément de figurants: une collaboration avec l’armée permet de réduire considérablement les coûts. Ainsi, le Pentagone peut-il autoriser le réalisateur à emprunter le matériel militaire, voire à bénéficier de la logistique de l’armée, à condition d’avoir approuvé le scénario

Le film « Pearl Harbor » (2001) illustre parfaitement cet échange de bons procédés: mise en scène somptueuse, participation de soldats-figurants, mise à disposition du matériel de l’armée. En échange, un film incontestablement complaisant à l’égard des militaires américains, dépeints comme les victimes des attaques japonaises et forcés à entrer en guerre malgré eux.

Pearl Harbor, « véritage affiche publicitaire pour l’armée » picto

Dent arrachée sur cadavre japonais: scène supprimée

A ces collaborations, le Pentagone trouve évidemment un avantage inappréciable: propager la meilleure image possible en variant les supports. « De la même manière qu’un produit bénéficiant d’une bonne image publicitaire se vend mieux, l’image positive de l’armée au cinéma, empreinte d’héroïsme, de camaraderie et de patriotisme, lui permet de mieux se vendre » constate Dave Robb. Phillip Noyce, réalisateur australien ayant bénéficié de l’aide du Pentagone pour deux de ses films (« Jeux de guerre » en 1992 et « Danger immédiat » en 1994), souligne que l’armée « dépense déjà des dizaines de millions de dollars chaque année dans des films publicitaires pour essayer de susciter des vocations mais aussi de montrer au grand public et au législateur qu’elle fait du bon boulot. En règle générale, les militaires que l’on voit dans les films de guerre sont des types bien. Nous de notre côté, à Hollywood, nous voulons faire de meilleurs films, des productions à grand spectacle pour que le public en ait le maximum pour son argent« .

Quitte à accepter la censure de l’armée. L’un des exemples les plus frappants est tiré du film « Windtalkers » de John Woo, sorti en 2002. « Opération Hollywood » raconte comment une scène du film a été retirée sur demande de l’armée. Elle montrait un Marine arrachant une dent en or « à coups de baïonnette » à un Japonais décédé. E-mails établissant la correspondance entre le réalisateur et le Pentagone à l’appui, le journaliste Dave Robb explique en quoi cette scène paraissait inconcevable pour le Pentagone. Le réalisateur s’exécuta. Pourtant, des images d’archives attestent la véracité de ces comportements de la part de certains Marines. Plus grave encore, afin de bénéficier de leur coopération, certains cinéastes pratiquent une autocensure. « On leur dit « pas de problème, ça on l’enlève » ou « non ce n’était pas du tout notre intention » quand ils nous soupçonnent de vouloir aborder des sujets qu’ils ne veulent pas voir abordés. Il nous arrive même de leur donner des scénarios où nous avons retiré les pages pouvant poser problème. En général, ils le savent, ils ferment les yeux et ça devient une négociation, comme dans toute relation humaine » avoue Phillip Noyce.

L’actuel responsable au Pentagone des relations avec le cinéma s’appelle Philip M. Strub. Après avoir vérifié le contenu, « à la virgule près« , du scénario, il accepte ou non la collaboration de l’armée. Celle-ci se classe en trois niveaux de coopération, de la simple « courtoisie », une aide limitée, à la « coopération totale » mêlant assistance technique, mise à disposition de lieux de tournage et de personnel de l’armée. Interrogé, Strub déclare chercher avant tout « à réduire au minimum ce qui pourrait porter atteinte à l’image de l’armée. Mon rôle n’est pas de discréditer les forces armées dans la mesure où je crois en l’armée. […] Si les cinéastes ont l’impression qu’ils n’arriveront pas à trouver un compromis avec nous, et ça arrive très souvent, à ce moment là on décide de ne pas travailler ensemble« .

Une collaboration à visée propagandiste? En effet, c’est le prix à payer pour profiter d’un tel soutien. Le premier film patriotique par excellence célébrant l’héroïsme des forces américaines et idéalisant la guerre s’intitule « Le Jour le plus Long » (1962), immortel récit du Débarquement en Normandie de 1944, dans lequel une vision critique des combats n’a que peu de place. L’armée lui a offert une totale coopération.

 picto Le Jour le plus Long, « un sommet dans la collaboration entre Hollywood et le Pentagone »

Une atteinte au 1er amendement ?

La guerre du Vietnam marque un arrêt de la collaboration entre Hollywood et le Pentagone. L’opinion américaine se détourne des questions militaires et la production de films de guerre cesse. A quelques exceptions près: John Wayne réalise en 1968 « Les Bérets verts » et demande directement (et avec succès) au Président Johnson de lui apporter son soutien. « L’armée lui a déroulé le tapis rouge » rappelle Dave Robb. Ce film pro-guerre sera totalement repris en main par l’armée « qui a suggéré des dialogues et a très largement contribué à la réalisation » poursuit le journaliste.

Les Bérets verts a bénéficié directement de l’appui du Président Johnson picto

A contrario, « Platoon » (1986) d’Oliver Stone, pointant les horreurs du conflit, n’a au final pas reçu l’approbation de l’administration militaire et n’a pas pu bénéficier de son aide. Tout comme, avant lui, « Apocalypse Now » (1979) de Francis Ford Coppola. Ce dernier remet totalement en cause « l’engagement des États-Unis lors de la guerre du Vietnam, le bien-fondé de cette guerre et la façon dont elle a été conduite. C’est un film très réaliste dans la façon de montrer le caractère totalement vain de la guerre, un film où vous vous perdez complètement dans l’intrigue et qui vous rappelle constamment des vérités qu’on ne devrait jamais oublier: à quel point la guerre est un enfer, une folie qu’il faut éviter à tout prix. C’est le film de guerre par excellence » assure Phillip Noyce. Du côté du Pentagone, l’explication est simple: le film de Coppola « décrit une situation totalement impossible où un officier reçoit pour mission d’exécuter un autre officier« . Coppola refusa de supprimer de son projet le mot « exécuter », ce qui eût abouti à défigurer son scénario.

Après l’épisode du Vietnam, les États-Unis entrent dans une période de paix. Le Pentagone investit dans la recherche technologique. Hollywood, docile, lui propose l’image technologique qu’il cherche à promouvoir. Le film qui va les réunir à nouveau est un immense succès commercial, « Top Gun » (1986). « Top Gun est une débauche d’images de guerre dans ce qu’elles peuvent avoir de plus plaisant. Un corps d’élite composé de jeunes et beaux soldats, une grande compétence sur le plan technologique qui, à l’inverse d’autres soldats qui pataugeaient dans la boue et se faisaient tirer dessus, évoluent gracieusement dans les airs » affirme le critique de cinéma Jim Hoberman. Avant d’ajouter que « si le film a eu cet effet là, c’est que Top Gun a été une superbe affiche de recrutement pour l’armée« .

 picto Top Gun, un film de recrutement ?

Un juriste, Jonathan Turley, reconnait que « ces bureaux de liaison (entre Hollywood et le Pentagone, ndlr) pourraient être un atout majeur pour notre système s’ils montraient que l’armée américaine est là pour défendre toutes les opinions, même celles qui ne lui sont pas favorables. […] Au lieu de cela, elle a succombé à la tentation afin de contrôler l’image de l’armée au cinéma« . Au risque, selon lui, de porter atteinte au premier amendement, constitutionalisant la liberté d’expression, auquel les États-Unis accordent tant d’importance. Mais les réalisateurs qui ont sollicité l’aide de l’armée, tout au long de l’histoire du cinéma américain, y étaient-ils obligés ? Morale de la fable: dans la patrie du capitalisme, comme ailleurs, la liberté a un prix.

par David Courbet – Arrêt sur Images – 19 août 2011

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