Ecoutes en Libye : un officier formateur français témoigne sur le site du Figaro … mais pas dans le journal aucune reprise.

Posted on 10 décembre 2011

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Une dictature met sous écoutes un pays tout entier, rien d’étonnant. La France, patrie des droits de l’Homme, participe à sa libération, effort louable. Sauf que la mise sur écoutes du même pays avait entre autres été organisée par… la France. La société informatique Bull, par le biais de sa filiale Amesys, est aujourd’hui accusée d’avoir fourni au colonel Kadhafi des systèmes de surveillance électronique afin d’espionner ses internautes. Avec le soutien actif de l’armée française.

Coup de tonnerre après l’enquête publiée par le Wall Street Journal le 30 août dernier : les services du renseignement libyen ont eu recours à un système informatique perfectionné permettant d’espionner tous les échanges électroniques du pays. Système fourni par Amesys, entreprise spécialisée dans la surveillance informatique, une société française filiale depuis 2009 du groupe informatique Bull (à présent détenu à 5% par l’Etat). Cette implication française avait été révélée dès le mois de juin par le site Owni. « Selon les confidences d’acteurs de la sécurité informatique, une entreprise française, Amesys, aurait vendu et déployé dès 2007 des technologies d’interception à la Libye du colonel Kadhafi« , affirmait le site, sans que l’information ne soit réellement relayée. Il aura donc fallu attendre la publication de l’enquête du Wall Street Journal sur place pour que l’affaire redémarre.

Le quotidien américain rapporte que l’une des portes du QG des renseignements libyens arbore le logo de la compagnie française, sous lequel on peut lire en anglais : « Aidez-nous à garder nos affaires classifiées secrètes. Ne discutez pas d’informations classifiées en dehors du QG. » A cela s’ajoutent plusieurs posters ornant les murs et des manuels de formation signés Amesys.

Le logo de l’entreprise française apparaît en haut à gauche (en tout petit) sur l’affiche picto


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Un reportage de la BBC, en date du 29 août, montrait les images du QG des renseignements libyens abandonné et aux dossiers renversés. On y aperçoit notamment les sigles de la société Amesys.picto Le logo d’Amesys apparait au tout début de la vidéoBien que la Libye ne comptabilise que « 100 000 abonnés à Internet sur une population totale de 6,6 millions d’individus », le poste de surveillance, équipé du système « Eagle » d’Amesys (sur lequel s’était aussi penché le site Reflets.info au mois de mai dernier) révèle « l’utilisation intensive de la censure par le régime », souligne le Wall Street Journal.

Ce système permet d’intercepter non seulement des courriers électroniques des messageries Gmail, Yahoo et Hotmail, mais également des conversations sur des messageries instantanées tels AIM ou Msn. Le quotidien publie par exemple des retranscriptions des échanges entre divers opposants au pouvoir et Heba Morayef, représentante de l’ONG Human Rights Watch au Moyen-Orient.


Militaires français formateurs: le figaro ne reprend pas le scoop de son site

Les services de renseignement de Tripoli ont donc été formés par des cadres d’Amesys, mais aussi par des militaires français de la Direction du renseignement militaire. LeFigaro.fr publie jeudi 1er septembre le témoignage, sous couvert d’anonymat, d’un de ces « militaires formateurs » qui confie que la collaboration avec les autorités libyennes a débuté « fin juillet 2008« . Mettant sur écoute « tout le pays« , l’informateur se rappelle lors de la formation avoir « montré comment trouver tous les Libyens qui allaient sur lefigaro.fr et sur lemonde.fr« . Figaro Amesys

Apparemment impatients de pouvoir tester leur nouveau joujou, les officiers libyens auraient fait « planter le serveur » dès son lancement « à la fin de l’été 2008« , assure le témoin anonyme. « Nous avons dû faire plusieurs opérations de maintenance pour perfectionner Eagle. Le produit a vraiment été opérationnel à partir du début de l’année 2010, suite à une importante mise à jour du système« , précise le militaire. Il ajoute que le contrat s’élevait à 10 millions d’euros, et avait comme intermédiaire commercial… Ziad Takieddine, l’homme d’affaire franco-libanais qui a fait l’objet de la série d’été de Médiapart.

A noter: ce témoignage, très gênant pour le gouvernement, qui est accusé d’avoir collaboré activement à la répression des opposants à un dictateur, n’a pour l’heure pas été publié par Le Figaro papier…


Soutien de Nicolas Sarkozy ?

L’article du Figaro.fr se garde bien de creuser davantage sur l’éventuelle implication des autorités françaises. Ce que n’avait pourtant pas manqué de faire Mediapart, fin juillet, dans un article (accès payant) détaillant les liens entre Takieddine et l’actuel ministre de l’Intérieur Claude Guéant, autour de contrats d’armement libyens, entre 2005 et 2007. Mais le site n’avait pas trouvé trace d’une collaboration française dans la surveillance des opposants. « Grâce à l’appui du ministère français de l’intérieur, Ziad Takieddine a notamment obtenu, en avril 2007, en pleine campagne présidentielle, des commissions occultes sur un marché de livraison de matériel de guerre électronique vendu par la société i2e (filiale du groupe Bull) à la Libye », écrivait le site, évoquant seulement des outils destinés « à crypter les communications du régime et à contrer la surveillance des services secrets occidentaux ».

Owni - surveillance française en Libye - juin 2011 En juin, Owni rapportait les propos tenus par Philippe Vannier, ancien président d’Amesys, devenu en mai 2010 le dirigeant de Bull, qui commentait le bilan de l’entreprise au premier trimestre 2011 dans La Tribune : « L’accueil de nos nouvelles offres en sécurité nous ouvre également des perspectives prometteuses même si le contexte politique dans certains pays ralentit les prises de décision. Les événements survenus au Proche et Moyen-Orient ont impacté l’activité commerciale de la division Security Solutions. »

Nulle part il n’était question de la Libye et, même contacté par Owni, le responsable de l’export chez Bull ne détaillait pas sa liste de clients, n’ayant « pas l’habitude de divulguer ce type d’informations« .

Mais Mediapart permet d’aller plus loin : selon l’un des documents publiépar le site en juillet, Takieddine se serait vu verser une commission de 4,5 millions d’euros par I2e, filiale d’Amesys.L’une des factures prouvant les liens entre Takieddine et I2e pictoVannier disposait de soutiens au plus haut sommet de l’Etat, qui lui ont permis de faciliter son implantation en Libye, comme l’atteste un autre document, datant de 2006, dans lequel il vantait auprès des autorités libyennes sa technologie de contre-mesures de communications. 
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Il affirmait que « le Ministre de l’Intérieur français (à l’époque Nicolas Sarkozy, ndlr) dispose d’une réelle connaissance corroborée par une collaboration avec la société spécialisée dans ce domaine (I2e, ndlr)« .

Aujourd’hui, en privé, les langues commencent à se délier. Ce jeudi 1er septembre, le quotidien La Provence a réussi à interroger certaines sources internes à la société Amesys, basée à Aix-en-Provence, et qui, toujours sous couvert d’anonymat, avouent qu’il « a bien fallu des gens de chez nous pour aller installer les systèmes« .

Reflets Amesys Le site Reflets.info a lui aussi mené l’enquête. Il s’intéresse depuis longtemps au « Deep Packet Inspection », la technologie qui permet d’intercepter massivement des échanges électroniques, utilisée par le système Eagle d’Amesys.

Le site a publié le 30 août un document datant de 2009, dans lequel Vannier regrettait qu’en « France, avant de faire une offre, il faut obtenir des autorisations d’une commission interministérielle, ce qui dure souvent deux à trois mois« . Considéré comme du matériel de guerre, le service d’espionnage à grande échelle proposé par Amesys à ses clients devait donc « malheureusement » recevoir l’aval des autorités françaises.

En juin, Owni avait joint le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), qui lui a confirmé « la nécessité d’une autorisation CIEEMG (Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, qui autorise ou non l’exportation de matériel de guerre, ndlr) pour les produits d’Amesys« … tout en ajoutant « ne rien savoir de cette affaire« . Quelqu’un a cependant permis, au sein des plus hautes sphères du pouvoir, à Amesys de s’implanter en Libye pour commencer sa collaboration avec les services de renseignement dès juillet 2008. Qui ? Quand ? L’enquête reste à faire. Le « savoir faire » des forces de sécurité françaises, cher à Michèle Alliot-Marie, semble réellement « reconnu dans le monde entier« .

par David Courbet – Arrêt sur Images – 1er septembre 2011

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