Comment Canal+ a fait annuler l’expulsion d’un jeune Kosovar handicapé

Posted on 5 décembre 2011

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En diffusant un documentaire le 1er juin dernier sur Ardi Vrenezi, jeune Kosovar de 15 ans atteint d’encéphalopathie dégénérative et expulsé de France en mai 2010 avec sa famille, Canal+ a fait reculer le gouvernement. L’année dernière, son renvoi avait suscité une vive émotion et entraîné une forte mobilisation des associations… en vain. Le documentaire de Canal+ a finalement relancé le mouvement jusqu’à l’issue tant attendue : le jeune Kosovar a pu rentrer en France le 28 juillet dernier.  

« Immigration: aux frontières du droit ». Ce documentaire, réalisé par Manon Loizeau et diffusé le 1er juin dernier à 20h50 sur Canal+ (voir la bande annonce), retrace l’histoire d’un jeune polyhandicapé en situation irrégulière expulsé de France en mai 2010. Le reportage sur Ardi Vrenezi faisait partie d’un triptyque sur les méfaits de la politique d’immigration entamée depuis 2003.

En 2010, ARDI est expulsé sans que le personnel médical n’ait été mis au courant

Atteint d’une encéphalopathie dégénérative, maladie rare et incurable contractée à l’âge de 7 ans, Ardi Vrenezi ne peut bénéficier d’une prise en charge médicale satisfaisante au Kosovo. Les médecins de l’hôpital de Pristina conseillent à ses parents de se rendre en France où leur fils pourrait bénéficier d’un suivi médical plus adapté. Après avoir vendu leur maison, ils entrent sur le territoire français en 2008, illégalement. Ardi sera suivi durant deux années dans un établissement médico-éducatif en Moselle où son état de santé s’améliore considérablement. Pourtant, le 4 mai 2010, sans que le personnel médical n’ait été mis au courant, le jeune Kosovar est emmené par la police. Il sera renvoyé le lendemain, en compagnie de sa famille, dans son pays d’origine.

A l’époque, son histoire avait suscité une vive polémique. Plusieurs associations dont Réseau Éducation Sans Frontières (RESF) et l’Association des Paralysés de France (APF) se mobilisent pour médiatiser cet évènement et faire en sorte qu’Ardi Vrenezi soit rapatrié en France au plus vite. Une pétition rassemblant les signatures de personnalités de divers milieux (politique, culturel, universitaire, syndical) est publiée par RESF. L’affaire fait l’objet d’articles dans Le Nouvel Observateur ou Le Post.fr et de reportages comme sur France 3 Lorraine.

Des doutes sur la prise en charge d’Ardi au Kosovo 

Comment expliquer cette expulsion ? « Le médecin chef, directeur de la santé publique à l’Office français de l’immigration et de l’Intégration ainsi que le médecin inspecteur de la santé publique ont indiqué à plusieurs reprises que l’enfant pouvait bénéficier d’un traitement approprié à son état de santé dans son pays d’origine, le Kosovo » se justifie la préfecture de Moselle dans Libération. Un mois après son expulsion en 2010, une équipe médicale mandatée par l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Moselle est envoyée au Kosovo afin de confectionner un rapport sur les conditions dans lesquelles Ardi est pris en charge. Le Monde (lien payant), qui s’était procuré le document, soulignait que l’équipe médicale suspectait « les parents d’Ardi de le priver de soins dans l’espoir d’obtenir un retour en France« . La dégradation de santé du jeune Kosovar aurait « un rapport probable avec l’interruption de tout ou partie du traitement », s’appuyant sur les récits des médecins kosovars selon lesquels le « traitement n’était pas suivi le 12 mai, lorsque le père s’est présenté au centre de soins primaires de sa ville pour un « épisode aigu » d’épilepsie d’Ardi » rapportait le quotidien français.

Ce rapport de l’ARS est contesté : « Le Kosovo ne compte aucun établissement pouvant offrir à Ardi la prise en charge dont il a besoin » assure en octobre 2010 Afrim Maliqi, le directeur d’Handikos (principale ONG kosovare d’aide aux personnes handicapées). Mais la mobilisation n’aboutit pas.

Il faut attendre la diffusion du documentaire sur Canal+, le 1er juin dernier, pour relancer l’affaire : documents à l’appui, la pédiatre qui s’est occupée d’Ardi Vrenezi en France, Isabelle Kieffer, confirme que contrairement à ce qu’indique le rapport de l’ARS, Ardi ne peut pas être bien pris en charge dans son pays. Des médecins kosovars affirment « qu’ils ne peuvent pas soigner l’enfant en l’état au mieux et qu’ils demandent un traitement à l’étranger » précise la pédiatre devant les caméras de Canal +.

Rapport médical ArdiImage002 La pédiatre Isabelle Kieffer remet en cause le rapport médical de la préfecture de Moselle

Kieffer raconte alors avoir réussi à obtenir un rendez-vous avec le ministre des Affaires étrangères et européennes de l’époque, Bernard Kouchner.

« Monsieur Kouchner a quand même pris une heure et demie de son temps, explique-t-elle. Et on avait l’impression d’une vraie écoute. De l’écoute d’un médecin, qui a plusieurs reprises a dit « mais il ne pourra pas être correctement soigné là-bas, je connais bien les situations là-bas, mais ça ne peut pas aller, on n’aurait jamais dû le renvoyer là-bas«  ». Mais Kouchner lui aurait confié que « le faire revenir c’est désavouer la politique de Monsieur Besson« .

Interrogé par Canal+, Besson se justifie et répond que les soins nécessités par Ardi n’auraient « pas été demandés » par la famille et que son transfert pour le Kosovo ne posait aucune difficulté…

en s’appuyant sur le fameux rapport de l’ARS

Or, les conditions dans lesquelles ce rapport a été rédigé pose question. Selon la pédiatre, par manque de temps, les médecins mandatés par l’ARS de Moselle n’auraient « même pas eu le temps de l’examiner« . A cela s’ajouteraient des pressions des autorités françaises sur l’ONG Handikos.

Feride Hoxa, la responsable d’Handikos dans la région où vivent les Vrenezi, avoue à la journaliste de Canal+ avoir subi « des pressions » de la part des autorités françaises pour dire qu’Ardi pouvait être soigné dans son pays. Mais de quel type de pressions s’agit-il ? Financières ? Politiques ? Le documentaire ne le précise pas.

En attendant, l’état de santé de l’adolescent s’est rapidement dégradé. Devant les caméras de la chaîne cryptée, la pédiatre s’offusque de l’hypocrisie des autorités françaises qui essayent « de faire croire que tout va bien et qu’il n’y a pas de problème« .

Image002 Ardi en mauvais point L’adolescent semble mal en point

« Ce documentaire militant a relancé le mouvement  » (RESF)

A la suite de la diffusion du documentaire de Canal+ le 1er juin, les évènements se sont précipités. BFM-TV diffuse un reportage le 8 juin décrivant la situation déplorable dans laquelle vit le jeune homme. La mobilisation redouble alors, notamment les soutiens politiques. Le Conseil régional d’Ile de France affiche sur ses grilles le 7 juillet une banderole et publie également le 13 juillet un communiqué de presse exigeant son retour. Le même jour, le Conseil de Paris « émet le vœu que le Maire de Paris interpelle Le Ministère de l’Intérieur sur l’expulsion abusive d’Ardi Vrenezi et interpelle le Président de la République pour demander le retour urgent en France d’Ardi Vrenezi ».

Finalement, un communiqué publié par l’APF et RESF le 21 juillet annonce le rapatriement d’Ardi et de sa famille. Un aveu d’échec du gouvernement ? Dans un communiqué au ton assez « mauvais perdant », le ministère de l’Intérieur assure que « le retour en France de Ardi Vrenezi a été décidé, compte tenu de la volonté des autorités françaises de s’assurer du respect par la famille du protocole de soins, pour lequel certains manquements ont été relevés en dépit de l’accès possible au traitement« . Selon Jean-Marie Barbier, président de l’APF, cet argument est tronqué: « j’ai toujours considéré important de ne pas mettre de l’huile sur le feu. Notre volonté première était qu’Ardi revienne, c’est chose faite à présent. Cependant, l’argument du ministère n’est pas correct. J’ai été témoin depuis plus d’un an que la famille Vrenezi est tout sauf maltraitante avec l’enfant. Elle a été exemplaire« .

Pour Barbier, la décision n’a pas pu être prise avant le 8 juin, date de la Conférence nationale sur le handicap durant laquelle il a interpellé le Président de la République afin de s’entretenir avec lui sur le sujet, « dont il avait vaguement entendu parler« . Il avoue que le documentaire de Manon Loizeau a certainement joué en faveur d’une résolution rapide de la situation. Pour Armelle Gardien, membre de RESF, c’est également le documentaire qui a été le déclencheur du prompt dénouement: « la mobilisation a été primordiale. Cependant, tant qu’aucune ou peu d’images n’étaient disponibles, l’histoire restait confidentielle. Le documentaire a permis à un public beaucoup plus large de se rendre compte de la situation vécue par un polyhandicapé au Kosovo. Sa diffusion a permis de précipiter les évènements« . Le reportage a permis de redonner vigueur à la mobilisation car « les actions entreprises jusqu’à présent étaient les mêmes. Ce documentaire militant a relancé le mouvement » précise-t-elle.

Bénéficiant pour le moment d’un visa de trois mois, la famille Vrenezi verra sa situation étudiée d’ici là. « Sa famille l’accompagne sous-couvert d’un visa de tourisme d’une durée de 3 mois. Le moment venu et en fonction de l’évolution, la situation de la famille sera étudiée au regard de son droit au séjour en France » déclare le ministère de l’Intérieur. Une raison de plus pour continuer à se battre car l’affaire « est loin d’être terminée » rappelle le président de l’APF.

par David Courbet – Arrêt sur Images – 14 août 2011

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