POLITIQUE – Succession au Front National ou comment faire du neuf avec du vieux

Posted on 27 novembre 2011

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Depuis le 16 janvier dernier, le Front National connait un nouveau Président. Après plus de 38 ans passés à la tête du parti d’extrême-droite, Jean-Marie Le Pen lègue sa place à sa fille Marine. Le parti fait-il peau neuve ? Pas tant que cela…

Avec 68% des suffrages contre 32% pour Bruno Gollnish, Marine Le Pen remporte haut la main l’intronisation à la tête du Front National (FN). Son adversaire admet facilement sa défaite et affirme la soutenir en vue des élections présidentielles de 2012. L’extrême-droite cherche, après son échec cuisant lors du second tour de 2002, à dépasser l’image négative dont elle fait l’objet. Marine Le Pen tente d’incarner ce renouveau, d’abord en tant que femme mais également par son jeune âge, 42 ans. Est-ce suffisant ? Visiblement non.

Tel père telle fille ?

Marine Le Pen s’efforce de rompre avec les références traditionnelles de l’extrême-droite. Bien que ne jouant pas de sa féminité, elle s’affiche fièrement en tant que mère de famille deux fois divorcée, avocate et plus ouverte sur certaines thématiques, comme celles de l’homosexualité ou du mariage, que ne le fut son père. Elle refuse l’étiquette « extrême-droite » à laquelle elle préfère celle de « droite populiste », moins connotée, du moins en France. Assumant l’héritage de son père, elle s’en démarque pourtant, notamment sur des sujets polémiques tels les camps de concentrations, « détails de l’Histoire » pour le premier alors qu’ils constituent le « summum de la barbarie » pour la seconde. Pour autant, les valeurs traditionnelles inhérentes au parti d’extrême-droite subsistent : les visages changent mais les idées persistent.

La famille reste l’une des valeurs traditionnelles primordiales. Néanmoins, son discours s’enrobe de social et rompt quelque peu avec l’acceptation de l’économie de marché et du désengagement de l’Etat, chère à la ligne frontiste. Marine Le Pen entend favoriser l’accession à des logements sociaux pour les familles les plus défavorisées tout en revalorisant les allocations familiales. Un discours économique moins libéral ? Que neni car celui-ci ne cherche qu’à légitimer le cadre familial traditionnel. La femme doit avant tout rester une bonne mère de famille et le salaire maternel pourrait privilégier ce rôle, la nouvelle présidente du parti déclarant que les femmes doivent avoir le droit « de choisir de ne pas travailler pour élever leurs enfants ».

Sur l’avortement, son discours, bien qu’édulcoré, n’en reste pas moins dans la même ligne que celui du père. La société, par manque d’informations données aux femmes, ne ferait que faciliter cette solution qui ne connaîtrait pas d’autre alternative (aucune aide sociale, moyen de garder et élever l’enfant). L’objectif final serait de parvenir à baisser le nombre d’avortements significativement, jusqu’à zéro. Elle proposerait la tenue d’un référendum qui inciterait à la suppression de la loi Veil.

Une victoire pas du goût de tous

S’inspirant du néerlandais Geert Wilders, elle cherche à rallier autour d’elle un public plus large que celui du FN traditionnel, concerné par les thématiques d’immigration qui constituent toujours le cheval de bataille du parti frontiste. L’antisémitisme historique, qu’elle estime obsessionnel, fait place à un discours anti-islam qui se focalise à présent sur des attaques à l’égard des musulmans. Cette « invasion » que subit la France transparaît, d’après ses dires, au travers de l’émergence de fast-food estampillés « hallal » ou encore des prières de rue comparables à une « nouvelle occupation ».

Sa défense repose sur un argumentaire qui semble à l’opposé des racines catholiques traditionnelles du FN en se centrant sur l’importance de la laïcité, l’une des pierres angulaires du modèle républicain français. Ceci n’est pas sans déplaire à certains cadres historiques du parti qui ne se privent pas de le faire savoir. Une nouvelle tendance, impulsée par le dissident Carl Lang et son Parti de la France, a vu le jour et aspire à l’union des forces d’extrême-droite dans un front anti-Marine. La Nouvelle Droite Populaire mais surtout le Mouvement National Républicain de Bruno Mégret ont apporté leur soutien au dissident. A l’issu du scrutin du 16 janvier, certains cadres du FN, en désaccord avec la nouvelle figure féminine, se sont également empressés de rejoindre le mouvement impulsé par Carl Lang. Quant au vaincu Bruno Gollnish, conscient des dangers engendrés à une scission, nombreuses depuis la création du FN en 1972, il hésite à rejoindre le rang des dissidents.

La « marque Le Pen », un réel avantage ?

Marine Le Pen incarne indubitablement le nouveau visage à l’institution FN qui se faisait plus que vieillissante. Dynamique et maniée d’un certain talent pour s’attirer l’attention des médias, sa personnalité permet au parti d’espérer attirer à lui une frange de l’électorat plus jeune et surtout moins traditionnelle que son père. Sa posture et son verbiage en font la parfaite « fille à papa » qui, après de longues années auprès de son maître, parfait son sevrage en réitérant le même style rhétorique constitué de petites formules et boutades assassines. Nicolas Sarkozy n’est que « l’agent d’une chanteuse au succès déclinant même si c’est sa femme » quand Jean-Luc Mélenchon représente « un peu la Yvette Horner de la politique ».

Néanmoins, une considération pourrait s’avérer préjudiciable au Front : la « marque Le Pen ». Jean-Marie a marqué le paysage politique français du XXème siècle et a incarné à lui seul l’ensemble du parti. En léguant le pouvoir à sa propre fille, répondant au même nom de famille, n’empêche-t-il pas le FN de prétendre à une émancipation bien plus importante ? Le parti cherche à présent coûte que coûte à renouveler son électorat. Il ne peut espérer de succès futur qu’en misant sur un soutien de la jeunesse. Or celle-ci n’a fait qu’assimiler l’étiquette « Le Pen » au danger, aux dérives racistes et au Mal absolu. Une « diabolisation » diront certains. 2002 constitue l’exemple le plus flagrant avec un entre-deux tours marqué par un soulèvement populaire, notamment de la part de la jeunesse, criant de toutes ses forces son refus de voir « Le Pen » approcher les rennes du pouvoir. Malgré le très bon score réalisé par le Front National, près de 18%, force est de constater que celui-ci n’a aucune chance de gagner une telle élection. Dès lors, même si Marine Le Pen est aujourd’hui accréditée de près de 18% d’intentions de votes pour la présidentielle de 2012, offrant la possibilité d’un hypothétique « 21 avril bis », le FN est lui-même responsable de ce score bridé, l’empêchant de devenir une force politique incontournable.

Même si Marine Le Pen entame une entreprise de dédiabolisation du Front National, tentant de rendre son parti plus acceptable aux yeux d’un électorat jusque là réfractaire, elle incarne et assume les erreurs du passé effectuées par son père. Pour autant, cela ne signifie en rien qu’il faille sous-estimer sa force de frappe, notamment auprès d’un électorat populaire désœuvré dont l’écho au sujet de la préférence nationale ne serait pas sans déplaire. L’UMP s’en est d’ailleurs très bien rendu compte en s’accaparant certaines thématiques jusque là propres à l’extrême-droite, au travers d’un discours sécuritaire « décomplexé ». La « lepénisation » des esprits constituerait dès lors la véritable victoire du Front National, dont la flamme se serait quelque peu propagé.

David COURBET – Politicast.net – 25 février 2011

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