RENCONTRE- Interview Françoise Le Goff – Croix-Rouge

Posted on 20 novembre 2011

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La Croix Rouge est l’une des associations les plus connues dans le monde. Mais souvent, ceux qui permettent son bon fonctionnement et son efficacité restent dans l’ombre. Rencontre avec Françoise Le Goff, directrice régionale de la Fédération Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge pour l’Afrique australe

Lepetitjournal.com de Johannesbourg : D’où vous est venu cet attrait pour l’humain ?

Françoise Le Goff : A l’origine, je suis prof d’organisation d’entreprise droit et d’économie en lycée technique. Bien que j’aimais l’enseignement, je n’entrais pas dans le système de l’éducation nationale, ou mes idées et ma créativité se trouvaient à l’étroit. L’aventure humanitaire a commencé très tôt : j’avais besoin de mon diplôme de premier secours pour l’encadrement d’enfants dans les Guides de France et dans les colonies de vacances. Puis j’ai rejoint la Croix-Rouge française comme volontaire secouriste pendant 10 ans pour les événements sportifs et culturels.

LPJ : Quel est l’objectif du bureau régional de la Fédération Croix-Rouge ici en Afrique du Sud ?

FLG : Le bureau régional de l’Afrique australe coordonne 10 pays de l’Angola au Mozambique. Au départ, j’étais basée au Zimbabwe de 2004 à 2008 et j’ai vécu de l’intérieur la dégringolade du pays même si j’ai adoré travailler là bas. A l’occasion d’un plan de décentralisation de la Fédération Internationale, le siège de Genève a donc décidé de d’ouvrir le nouveau bureau régional à Johannesbourg avec une structure d’aujourd’hui 50 personnes. Les autres bureaux régionaux en Afrique sont à Dakar et Nairobi, mais vont bientôt être fusionnés à partir de Johannesburg pour améliorer la coordination. Nous devons être un intermédiaire entre les différentes cultures du continent africain pour les aider à s’enrichir les unes les autres.

LPJ : Quelle est votre vision sur l’évolution de l’humanitaire ?
FLG :
La Croix- Rouge fête ses 150 ans cette année. A l’époque, il n’y avait pas vraiment d’organisations pour faire de l’humanitaire, seules les églises faisaient la charité, qui était aussi l’apanage des gens riches qui avaient du temps. Aujourd’hui, le monde humanitaire s’est professionnalisé et est devenu un business à part entière. On a plus de 186 Croix- Rouge nationales dans le monde qui génèrent pas moins de 30 milliards de dollars d’activités pour des dizaines de millions de membres. Nos emblèmes sont donc souvent très lourds à porter, car nous avons des responsabilités énormes envers les populations vulnérables qui parfois n’ont plus d’autre espoir que le soutien de la Croix-Rouge.

LPJ : Concernant l’Afrique du Sud plus précisément, quels sont vos grands objectifs ?
FLG :
Plus de 24% des personnes sont séropositives dans cle pays, même si l’on constate une baisse régulière de ce chiffre. Notre programme SIDA et sa méthodologie sont à la base de nos programmes SIDA Croix-Rouge dans le monde entier. Nous traitons aussi les problèmes d’insalubrité, d’insécurité alimentaire, d’accès à l’eau, de violence … c’est un pays en pleine effervescence qui a du mal à se trouver à cause des récents grands changements politiques. Mais ce pays a aussi un énorme potentiel au niveau du business, de la jeunesse de sa population, de son rôle diplomatique en Afrique. C’est une jeune démocratie qui s’est dotée d’une constitution magnifique. Le problème est la différence entre la théorie et la mise en pratique. L’Afrique du Sud reste très bureaucratique et procédurale : tout est très compliqué et prend du temps ici. Je suis très intéressée de savoir ce qui va se passer après la Coupe du Monde en juillet 2010: pour le moment, tout le monde partage l’enthousiasme collectif du sport mais le réveil peut être douloureux. A ce moment, là l’Afrique du Sud sera face- à- face avec elle-même.

LPJ : Quel est votre bilan de ces trois dernières années ?
FLG :
Nous avons une Stratégie 2020 pour les 10 prochaines années. Aucune organisation mondiale n’a de vision à si long terme. Notre premier objectif a été d’aider la Croix- Rouge Sud Africaine indépendante depuis 1994 à représenter la diversité du pays. Au niveau opérationnel, on a pu répondre à toutes les besoins humanitaires lors des catastrophes naturelles comme lors des inondations au Mozambique en 2007, l’insécurité alimentaire au Zimbabwe et les épidémies de choléra dans plusieurs pays. Nous prioritisons davantage la prévention plutôt que l’aide d’urgence, à l’image du nouveau projet de la rivière Zambèze (www.ifrc.org). Notre principe : « penser globalement pour agir localement » (think global, act local). Nous avons aussi renforcé notre action locale pour défendre la voix des plus démunis notamment en décidant d’aborder certains taboos tels que la violence domestique contre les enfants et les femmes où la non-discrimination de l’épidémie chez les homosexuels : nous essayons de contribuer à changer les mentalités.

LPJ : La Croix-Rouge se veut neutre. N’est ce pas difficile parfois pour vous ?
FLG :
La neutralité ne veut pas dire se taire. La neutralité, c’est être la voix des sans- voix. Chaque personne a une opinion, moi-même je ne suis pas neutre. En revanche, mon action est neutre et doit l’être si je travaille pour la Croix-Rouge. Il y a parfois des choses que l’on doit faire, des mains que l’on doit serrer, des sourires et des gestes qui ne me plaisent pas, mais qui peuvent aider à sauver des gens. Lorsque j’ai travaillé dans des pays en conflit et du rencontrer des dirigeants criminels que je jugeais personnellement répugnants, je me suis dit « c’est la professionnelle Madame Le Goff qui doit serrer la main, et non pas Françoise, la personne engagée pour le respect des droits humains ».

LPJ : Comment voyez vous l’avenir ?
FLG :
Je finis ma mission en 2010 après 10 ans non- stop en Afrique et je veux prendre un peu de recul. Si je regarde ce que j’ai entrepris, j’ai tout de même tenu 30 ans dans un métier difficile. A un moment donné, il faut se protéger en tant qu’individu pour ne pas être submergé émotionnellement. Je pense rentrer en France, car c’est là que sont mes racines et il faut toujours se souvenir d’où l’on vient. Cela fait 20 ans que je n’ai pas habité mon pays, et toute la problématique de l’expatriation est là : quand revenir ? pour combien de temps ? Il faut se remettre dans une réalité qui n’est plus celle de l’expatrié. Je veux donc me donner du temps pour me préparer psychologiquement. Cependant, je suis surtout une citoyenne de la planète plus qu’une citoyenne française. Vous savez, j’ai vu le pire de l’humanité, mais aussi le meilleur. J’ai conscience du rôle que chaque individu peut jouer dans le monde, et je crois qu’en prenant des risques, et en ayant du courage, on peut vraiment faire de grandes choses et être au service des autres.

Propos recueillis par Alexandre Capron et David Courbet (lepetitjournal.com – johannesbourg) mercredi 9 décembre 2009

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